Congress theme: “Libraries beyond libraries: Integration, Innovation and Information for all”

Marta Terry — La légende des Caraïbes

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Marta TerryEn 1980, le 46e congrès de l'IFLA s'est tenu à Manille, aux Philippines. Pour la première fois, deux participants étaient des bibliothécaires de Cuba. L'année suivante, ils décidèrent d'assister au congrès de Leipzig et soumirent leur candidature pour devenir membres de l'IFLA. Parmi ces participants venus de Cuba se trouvait Marta Terry.

L'IFLA a dû lui laisser une forte impression, car 30 ans après, Marta est encore parmi nous. Il faudrait être extrêmement jeune ou tout nouveau à l'IFLA pour ne pas savoir qui est Marta Terry. Elle a été une pionnière de la présence de Cuba au sein de l'IFLA, mais aussi une avocate du développement des bibliothèques aux Caraïbes et en Amérique latine.

Marta est devenue très active au sein de l'organisation, et en 1984 elle a participé au congrès de Cuba comme Vice Présidente du Comité Organisateur de La Havane. En parallèle, elle était devenue Vice Présidente de l'IFLA. Cette période fascinante a été celle de nombreux changements. C'est à Cuba que la création d'IFLANET a été annoncée, par le Président de l'IFLA Robert Wedgeworth, dans les termes suivants :

"Nous nous attendons à ce qu'au bout du compte IFLANET transforme l'IFLA en un réseau d'échange mondial pour les bibliothèques, qui passera outre aux obstacles du temps, du lieu et du degré de développement qui nous séparent actuellement".  

Je me souviens combien Marta était fière, impliquée et excitée à l'idée que cette annonce ait été faite – entre tant d'autres localisations possibles – à Cuba. L'ensemble de ce congrès a été un grand succès et n'a fait qu'augmenter l'engagement de Marta dans l'IFLA. Elle est devenue membre du Comité du FAIFE, et a travaillé à de nombreux Tours de Table des Sections. La liste en est longue, et elle décrirait bien la vie professionnelle de Marta, mais cela ne suffirait pas à  nous dire quelle est vraiment la personnalité de Marta Terry.

 

Marta, veuillez nous parler un peu de votre enfance.

Je suis la cadette de quatre enfants. Notre mère est décédée alors que nos étions très jeunes, et nous avons donc été élevés par notre grand-mère et nos tantes. Ces tantes étaient enseignantes, si bien qu'elles voulaient que je devienne enseignante moi aussi. Mais je ne le voulais pas. Drôle d'idée : je ne voulais qu'une chose, lire des livres ! Je ne suis pas allée à l'école, mes tantes ont assuré mon éducation jusqu'à l'adolescence.

 

Qu'avez vous lu pendant votre enfance ?

Des livres pour adultes principalement. Je me souviens avoir lu très jeune Corazon, de Edmundo de Amicis. Cela exigeait certain degré de maturité ; j'ai beaucoup pleuré en lisant cela… Nous avions aussi un "gros livre" que j'aimais beaucoup. Je ne me souviens plus du nom de son auteur, mais seulement de son titre, El conflicto de los siglos (Le Conflit des siècles). C'était un livre très attachant pour moi, mais je ne comprenais pas vraiment la profondeur de ce que je lisais, et je n'ai découvert que bien plus tard, et avec surprise, qu'il s'agissait des conflits historiques dans le domaine religieux. Et j'ai toujours aimé lire Jose Martí et la poésie patriotique du XIXe siècle.

 

Pourquoi avez-vous choisi de devenir bibliothécaire ?

Je n'ai pas choisi, j'ai été choisie. J'ai fait des études de philosophie et de lettres à l'université de La Havane. Pas mal, n'est-ce pas ? Je bénéficiais des meilleurs enseignants. Je savais le latin et le grec, c'était pour moi le paradis. J'avais étudié la philosophie antique et l'histoire de l'art, mais pour de nombreuses personnes il n'y avait pas de travail à Cuba, surtout pour les diplômés en lettres et en philosophie. L'un de mes enseignants m'a conseillé d'étudier "le tout nouveau métier de bibliothécaire". Il me dit qu'un jour, on aurait grandement besoin de bibliothécaires à Cuba.  Je ne l'ai pas vraiment cru, mais j'ai sauté sur l'occasion et je m'y suis mise. Dans ma classe il n'y avait que sept étudiants. Je dus faire un choix lorsque la Révolution est arrivée au pouvoir : ou bien revenir à mes premières études, ou bien devenir bibliothécaire. Et me voilà donc bibliothécaire !

 

Quels changements l'IFLA a-t-elle introduits dans votre existence ?

Les congrès du mois d'août signifiaient du travail, beaucoup de travail, et beaucoup d'excitation. L'IFLA m'a beaucoup appris professionnellement, mais m'a aussi donné la possibilité de combattre en faveur de la vérité, de la paix, de l'amitié partout dans le monde. Vous savez, nous autres Cubains croyons à l'internationalisme et au partage. L'IFLA m'a donné (en tant qu'individu et que bibliothécaire cubaine) la possibilité de rencontrer tellement de gens, et a donné à tellement de gens la possibilité de me rencontrer et d'apprendre à notre sujet. Si je ne dois retenir qu'un mot, je dirais : comprendre.  Je voudrais cependant mentionner aussi la reconnaissance, non seulement pour moi en tant qu'individu, mais encore pour notre profession et pour mon pays. 

Marta Terry, Cuban LIS students and Ellen Tise

 

Qui aimeriez-vous rencontrer – si vous aviez accès à quiconque où que ce soit dans le monde – et que demanderiez-vous à cette personne ?

Fidel. Et : "Comment vous portez-vous pour votre 85e anniversaire (13 Août) ?" 

 

Quel est votre côté bohème ? En d'autres termes quel est votre jardin secret ?

Cela a changé au cours des années mais, ce qui n'a pas changé c'est que j'écoute de la musique : 24 heures sur 24. Ces temps-ci je me passionne pour des natures mortes que je compose avec les fleurs de nos jardins.

 

Pourriez-vous partager avec nous une belle anecdote relative à l'IFLA ?

Après avoir visité Manille en 1980, un de mes collèges, le Dr Arioa, a préconisé que nous fassions adhérer notre Association, et que des bibliothécaires de Cuba participent à l'IFLA. A cette époque l'inoubliable  Margreet Wijnstroom était Secrétaire générale de l'IFLA. Nous lui avons demandé un rendez-vous afin de remplir les formulaires et de devenir des membres de l'IFLA. Elle nous a reçus en souriant, un doux sourire, du genre : savez-vous qui vous sourit ? Etait-ce un sourire de bienvenue ? En tout cas c'était un sourire, j'en suis convaincue, de compassion lorsqu'elle a remis à Olinta le formulaire à signer.  Olinta l'a regardé et me l'a donné parce que j'étais celle qui parlait anglais. 

 

J'ai commencé à remplir le formulaire, en lettres capitales. Margreet and Olinta me regardaient tracer les caractères sans rien dire. D'un seul coup Margreet a demandé : "Etes-vous bibliothécaire ?" J'ai répondu que oui, et elle a ajouté "La manière dont vous tracez les lettres n'est connue que des bibliothécaires". Et cela m'a rappelé mon professeur de catalogage qui insistait, au temps de nos études, pour que nous tracions des lettres parfaites sur les fiches cartonnées. Je ne pouvais pas me douter, en étant étudiante, qu'il y avait là comme un signe de reconnaissance pour les bibliothécaires. C'était une sorte de secret professionnel. Et je ne l'ai jamais oublié. Je regrette que l'informatisation ait peut-être fait disparaître cela. 

 

Comment voyez-vous l'avenir ?

J'ai confiance en l'avenir. J'ai l'espoir que nous trouvions paix et compréhension entre les peuples du monde. Incroyable, non ? Tous ces guerriers et ces dirigeants et tous ces rêveurs ont partagé le même rêve… Je le partage cependant et j'y crois.    

 

Marta est une membre honoraire de l'FLA. Une légende… Je l'ai toujours admirée pour son sens de l'humour, sa sagesse, son aisance dans les rencontres avec les gens, et sa capacité à cerner ce qui a de l'importance dans la vie. J'espère qu'elle nous accompagnera au moins pour une trentaine d'années supplémentaires.