Conservation des documents audiovisuels et multimédias

Round Table on Audiovisual and Multimedia

Isabelle Giannattasio
Bibliothèque nationale de France

Tout d'abord je voudrais vous souhaiter la bienvenue dans cet atelier "Conservation des documents audiovisuels et multimédias".

Ce thème a été proposé au Congrès de Pékin, au sein de la
Division VI Management and Technology, comme une coopération toute
naturelle entre la Table Ronde Audiovisuel et Multimedia et les
sections Préservation et Conservation, Technologies de l'Information,
Constructions et Équipements. Le programme IFLA Preservation and
Access, PAC s'est tout de suite joint au projet.
Nous avons envisagé plusieurs programmes pour l'atelier, et finalement
nous avons trouvé que le plus efficace était d'aborder les différentes
questions posées par la conservation, c'est à dire l' état des
collections, les dangers encourus par les documents, les techniques de
préservation et de conservation, la restauration et les transferts, et
de traiter ces questions média par média : son, images animées,
multimédias, notamment parce que les experts invités à s'exprimer sont
des spécialistes d'un média : phonogrammes, film, documents
électroniques. En introduction, et en conclusion, nous donnerions les
contextes : la coopération internationale, et les questions éthiques.

Adopté dans l'enthousiasme étant donné l'importance du sujet
tant pour les collections patrimoniales que pour l'avenir, cet atelier
n'a pas été très facile à organiser, et je remercie d'autant plus les
participants, et le programme PAC d'avoir réalisé un dossier
remarquable.

Le programme initial a été modifié : certains participants ne
sont pas là, mais ils sont remplacés, les questions d'équipement et de
bâtiment seront traitées par médias. L'ensemble des thèmes sera traité,
dans l'ordre suivant

  • Questions éthiques
    Isabelle Giannattasio
  • Documents optiques et électroniques
    Terry Kunny
    Lunch Break
  • Collections sonores
    Dietrich Schüller
  • Film et Video
    Dan Nissen
  • Patrimoine mondial et Programmes Internationaux
    Dietrich Schuller

En ce qui me concerne, je suis Présidente de la Table ronde
Audiovisuel et Multimédia de l'IFLA, et je remplace Elizabeth Giuliani,
chef du service de la Conservation et des Fonds anciens du département
de l'audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France, département
dont j'assure actuellement la responsabilité.

C'est à ce titre que je parlerai : je ne suis pas un expert, ni
un ingénieur, ni un spécialiste de la conservation. En tant que
conservateur, je m'efforcerai, en introduction à cet atelier, de mettre
en relief les enjeux, de faire le tour des questions de conservation
qui se posent aux responsables de collections audiovisuelles et
multimédias .

J'aborderai donc, en les définissant, les questions éthiques et
juridiques posées par la conservation des documents audiovisuels et
multimédias en bibliothèque, en prenant ces termes dans le désordre, et
en mettant en relief les particularités qui se posent pour les
documents audiovisuels et multimédias.

1. Documents audiovisuels et multimédias

Pour reprendre la définition de la Table ronde de l'IFLA, il s'agit
: des enregistrements sonores, des films et des vidéos, des
multimédias.

Nous ne traitons pas des documents graphiques et des
photographies, qui font souvent l'objet de communications dans la
section "Bibliothèques d'art"

En traitant de supports électroniques multimédias, qu'il
s'agisse de supports éditoriaux ou de techniques numériques utilisées
pour les transferts de documents, nous avons maintenant une forte
convergence avec les nouveaux supports de l'écrit.

Et puis il y a aussi Internet et les réseaux.

Il faut donc remarquer

1.1 En ce qui concerne les supports

  • Il s'agit de supports récents : un peu plus d'un siècle,
  • Mais pourtant déjà très nombreux et très variés, qui vont peut-être vous être énumérés par les spécialistes de chaque média,
  • Dont l'évolution ne fait que s'accélérer, dans une constante ébullition technique et industrielle.

qui nécessitent des compétences variées et une veille technologique
importante. Les bibliothécaires doivent donc connaître ces techniques,
en tous cas un minimum pour pouvoir s'adresser aux bons experts.

1.2 La conservation se pose à 3 niveaux

  • le support physique original, et la documentation textuelle associée,
  • le contenu du document, qui peut être transféré sur un autre support,
  • l'accès au contenu, c'est à dire l'assurance de pouvoir à long terme lire le support original ou son substitut.

1.3 Internet et les réseaux

  • posent le problème du flux : pour conserver, il faudrait déjà garder, arrêter le flux.

2. Dans les bibliothèques

2. 1 Les bibliothèques peuvent avoir plusieurs types de missions, et de collections.

Les bibliothèques nationales constituent et conservent des
collections patrimoniales, représentatives de la culture nationale,
essentiellement par la voie du dépôt légal des documents édités.

D'autres bibliothèques peuvent constituer des collections
"courantes", qui en devenant anciennes, peuvent devenir rares et
patrimoniales. Ces collections historiques sont encore peu connues, ou
reconnues, et un travail en réseau, en tous cas sur le plan national,
est indispensable.

2.2 Il s'agit, dans les collections patrimoniales, de grands nombres de documents :

Plusieurs dizaines de milliers et plusieurs centaines de milliers de
documents. Et les accroissements sont très importants, même s'il s'agit
souvent de rééditions, de compilations, de rééditions sur un nouveau
support. Les coûts en personnel et financiers seront donc importants.

2.3 Mais les grandes collections audiovisuelles se sont souvent d'abord constituées en dehors des bibliothèques :

Les cinémathèques, les archives de radio et de télévision, sont plus
souvent le fruit d'initiatives privées, de collectionneurs passionnés,
ou le résultat de la production d'organismes de production. Ces
institutions peuvent également être chargées du dépôt légal.

D'où l'importance de la coopération entre les bibliothèques et
les autres détenteurs de fonds audiovisuels : archives sonores,
archives de radio et de télévision, de films. Dietrich Schüller parlera
de toutes ces instances de coopération.

La bibliothèque est un des acteurs de la conservation du
patrimoine audiovisuel, qui doit connaître et collaborer avec les
autres acteurs.

2.4 Un marché marginal

Malgré toutes ces coopérations, solidement établies grâce à des
associations extrêmement actives, la difficile reconnaissance
culturelle des documents audiovisuels, et leurs faibles moyens
financiers en font un marché marginal au regard d'industries qui ont
leur propre logique.

En amont, les archives peuvent difficilement agir auprès de
fabricants qui ont plutôt intérêt à produire des supports qui s'usent
et des équipements à renouveler.

En aval, pour les technologies de transfert et de stockage,
elles devront utiliser des technologies souvent mises au point et
fabriquées pour la production, l'édition et la diffusion de mass-media.

Elles auront du mal à obtenir des fabricants les informations
sur la composition des supports et la fabrication des équipements : par
souci de protéger des secrets industriels, puis, très rapidement, par
perte de mémoire et destruction d'archives des sociétés.

3. Préservation, Conservation

Je n'entrerai pas dans la délicate question lexicale et professionnelle de la différence entre Préservation et Conservation, et les représentants de cette section ici présents seraient beaucoup plus qualifiés que moi pour le faire.

Je voudrais seulement remarquer ce qui est particulier aux documents audiovisuels et multimédias, en décrivant, crescendo, les actions de préservation et de conservation pour les 3 "niveaux" évoqués plus haut. Et avant cela :

3. 0 Un niveau de base :

celui de la connaissance des supports, des technologies d'enregistrement, des conditions de fabrication : "en général", sur un type de support, et en particulier : sur des séries de fabrication.

Cela demande

  • une veille technologique documentaire
  • des recherches, des expériences complémentaires, faisant
    appel à des connaissances dans le domaine des sciences "dures" :
    Physique et Chimie, et dans le domaines des sciences sociales :
    Perception, ....
  • des échanges d'information, une coopération internationale.

3. 1 La conservation des supports originaux

demande

  • des conditions de conditionnement et de stockage : température et
    hygrométrie adaptées à chaque "famille" de supports, et stables,
  • des vérifications régulières pour suivre l'évolution de "l'état de santé" des documents,
  • pour certains supports, des restriction d'accès. Il faut
    alors réaliser une copie de consultation, ou en tout cas limiter les
    fonctionnalités de lecture du support original pour en limiter l'usure.

3.2 Le maintien en condition opérationnel des équipements de lecture

  • relativement facile pour les "vieux" supports mécaniques :
    • pour des consultations de type "réserve",
    • et en tout cas pour réaliser les transferts.
  • la problématique peut être différente pour les technologies
    informatiques qui autorisent des "migrations" régulières. Mais peut se
    poser alors le coût de cette "fuite en avant" pour des collections de
    masse.

3.3 La conservation du contenu

C'est à dire son transfert sur un autre support, conduit à des questions éthiques majeures.

4. Questions éthiques

Toutes les actions énoncées : conditions climatiques, vérification
régulières, copies de consultation, transferts, migrations de données,
ont un coût.

Ne rien faire, c'est laisser se détruire les supports qui se dégradent naturellement, en fonction de leur nature chimique.

Il faut une forte mobilisation nationale et internationale, une
prise de conscience de l'intérêt culturel des documents, et aussi ...
des nombres raisonnables; Combien de films nitrate ont-ils été perdus
avant que l'on puisse décider d'un "plan nitrate" pour sauver ces films
inflammables ? A quand le "plan cylindres de cire" et le "plan acétate"

Pour mobiliser des moyens de conservation des archives, les
responsables se heurtent à deux difficultés que l'on pourrait qualifier
"d'utilité sociale" :

  • les usages des archives sont toujours majoritairement commerciaux :
    qu'il s'agisse de rééditions d'enregistrement phonographiques, de
    rediffusion de films et d'émissions de télévision. Les choix de
    restauration qui sont faits alors sont dictés par des critères de
    marché.
  • les usages de recherche des documents audiovisuels sont
    encore restreints : récents, longtemps difficiles d'accès, les
    documents audiovisuels commencent depuis relativement peu de temps à
    être des objets d'étude, les méthodologies, les outils d'analyse sont
    en cours d'é
    laboration. Il n'y a pas encore de pression forte de la part de la
    communauté scientifique pour conserver la totalité de ce patrimoine.

Autant que répondre à une demande sociale, c'est aux institutions patrimoniales de prendre l'initiative de la conservation.

4.2 Sélections et priorités

Étant données les masses à traiter, dans les collections
patrimoniales, les institutions se trouvent toutes confrontées à des
problèmes de coûts : coûts en personnel pour les opérations de
maintenance, de vérification, coûts financiers pour les transferts et
les migrations de données. Il faut choisir. Et en tous cas établir des
priorités

Les priorités sont établies selon des critères

  • de rareté, c'est le cas notamment des supports anciens,
  • techniques : les supports en danger parce que :
    • ils s'auto-détruisent (les films nitrate, les disques pyral, ..),
    • leur consultation les détruit.
  • d'intérêt du contenu documentaire :
    • originalité de l'œuvre (ainsi on conservera prioritairement les
      créations vidéo plutôt que les éditions vidéos de films de cinéma dont
      la pellicule est conservée par ailleurs) ,
    • intérêt culturel du document : ainsi une bibliothèque
      nationale s'attachera à conserver prioritairement les créations
      nationales.

Il est aussi possible de recourir à l'échantillonnage. Ainsi il sera
établi des critères d'échantillonnage pour les documents répétitifs (
les jeux à la télévision, ...)

4.3 Comment faire les transferts ?

La première question est d'ordre technique. Elle a été débattue dès
le début des années 1980, en raison des outils de traitement du signal
issus des technologies numériques. Si celles-ci autorisent tous les
arrangements et recréations d'enregistrements sonores, de même que la
colorisation des films, la questions se pose précisément dans les
archives pour la définition d'un travail "patrimonial".

En ce qui concerne le son, l'IASA a publié en février 1997 un texte " Ethics, Principles and Preservation Strategy" qui définit un certain nombre de principes, notamment pour limiter le recours à la réduction des bruits, et alerte sur la compression des données. Il s'agit en somme de codifier "l'interprétation de l'interprétation". Dietrich Schüller reviendra sur la définition de ces niveaux.

Ces principes théoriques, sur lesquels la communauté internationale des archives sonores s'est entendue posent cependant des questions d'application : la juste mesure à établir d'une part entre
les traitements nécessaires pour le confort de l'écoute et d'autre part le respect du signal est à apprécier au cas par cas. Il faut pour cela un personnel très formé aux outils techniques et aux documents concernés. Une collaboration étroite et un respect mutuel doivent
s'établir entre les techniciens et les conservateurs, pour que les compétences des uns et des autres s'additionnent et ne s'annulent pas.

Cette même exigence est à avoir pour tous les dispositifs de communication des documents : il ne sert à rien d'avoir réalisé
d'excellents documents si l'équipement de lecture, le mode de transmission, le terminal de consultation ne sont pas à la hauteur.

Pourra-t-on avoir la même exigence de qualité dans le contexte de l'irrésistible évolution vers l'accès à distance, et l'utilisation pour cela de réseaux et de services définis dans un contexte de mass-media ?

4.4 Travailler à long terme

C'est peut-être la condition la plus difficile à réaliser.

Les institutions patrimoniales doivent faire des choix techniques qui permettent une action à long terme, en évitant deux dangers :

  1. les opérations ponctuelles, souvent liées à une opération "coup de poing" ou à un financement spécifique,
  2. les choix technologiques limités, qui ne permettent pas une évolution, mais risquent de demander eux aussi des transferts ultérieurs.

Ces deux dangers sont sans doute les plus gros soucis des responsables d'archives, car le financement à long terme est aussi difficile à maîtriser que l'évolution technologique .

5. Les questions juridiques

3 natures de droits sont mises en cause dans les opérations de conservation que nous avons décrites :

  1. Le droit moral de l'auteur

    Quand il y a modification de l'œuvre. On connaît la polémique sur la colorisation des films.

    C'est également au nom du droit moral qu'un interprète peut s'estimer lésé par un traitement du signal sonore.

  2. Le droit de reproduction

    Il devrait être acquis à chaque transfert. Cependant, les législations tolèrent, implicitement ou explicitement dans les textes de dépôt légal, le transfert des documents aux fins de conservation de l'original.
  3. Le droit de représentation

    La question découle naturellement des transferts, et notamment des transferts numériques : cette technologie rend possible et incite à la multiconsultation et à la téléconsultation. L'accès aux documents, initialement limité au lieu d'archivage, se trouve étendu et moins contrôlable, et la tolérance, elle aussi implicite ou explicite de l'usage par les chercheurs, pourrait être remise en cause si des "critères d'accès" n'étaient pas définis. Ou si des accords avec les ayants-droit ne sont pas établis.

En Conclusion

De cette brève introduction, je voudrait souligner l'importance de concilier les principes avec les réalités.

Les responsables d'archives doivent être réalistes, choisir des solutions et des stratégies à long terme. En tous cas entreprendre.

Mais tout d'abord, appliquer les principes c'est informer et former l'ensemble du personnel qui intervient à tous les stades de la vie du document, de son catalogage à sa communication : conserver est l'affaire de tous.

Publications, Audiovisual and Multimedia

Last update: 5 October 2012